enfance et jeux (copié/collé)

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enfance et jeux (copié/collé)

Message  penserosu le Dim 9 Mai - 0:57

Marie-Hélène Ferrari Hier à 23:53


Lorsque jp Santini rédigeait son texte pour "bois d'enfance" il me parlait de la difficulté à reconvoquer des souvenirs qui ne soient pas entachés du regard d'adulte. Avec Raymond nous avons joué aux jeux de mots. Et si tous ceux qui viennent sur ce site, proposaient la description du lieu de leur enfance qui les a le plus marqué, de celui qu'ils ont le plus chéri ou le plus haï?
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Message  penserosu le Dim 9 Mai - 0:58

penserosu Aujourd'hui à 9:33


oui, difficulté de retrouver ce qui fut sans l'éclairer de ce qui est ; il faut trouver pour cela des modes et on pense à la syntaxe "puérilisée" de certains textes de Césaire ou au tout début d'Enfance de N. Saraute comme à tant d'autres qui ont compris la difficulté de l'entreprise
C'est en un sens la question essentielle ; tiens je n'y résiste pas, quelques phrases poétiques d'Aimé Césaire, extraites de "Cahier d'un retour au pays natal" :

"Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et sœurs, une petite maison cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d’une seule misère, je n’ai jamais su laquelle, qu’une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en hautes flammes de colère; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d’une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit.

Au bout du petit matin, au-delà de mon père, de ma mère, la case gerçant d’ampoules, comme un pêcher tourmenté de la cloque, et le toit aminci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole, et ça fait des marais de rouillure dans la pâte grise sordide empuantie de la paille, et quand le vent siffle, ces disparates font bizarre le bruit, comme un crépitement de friture d’abord, puis comme un tison que l’on plonge dans l’eau avec la fumée des brindilles qui s’envole… Et le lit de planches d’où s’est levée ma race, tout entière ma race de ce lit de planches, avec ses pattes de caisses de Kérosine, comme s’il avait l’éléphantiasis le lit, et sa peau de cabri, et ses feuilles de banane séchées, et ses haillons, une nostalgie de matelas le lit de ma grand-mère (au-dessus du lit..."


Que chacun en quelques mots raconte le lieu qu'il n'oublie pas ; bonne idée ! mais qui commencera ?
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Message  penserosu le Dim 9 Mai - 0:59

muvrinu Aujourd'hui à 12:02


allez je me lance
"le lieu de mon enfance, c'est une odeur, un côté à présent irréel , c'et une loghja ; à qui elle était, pourquoi mon grand-père et d'autres hommes s'y installaient-ils tous les après midi , je ne sais plus : ça sentait la terre mouillée, parfois les noix que les vieux cassaient pour eux et pour moi sur une pierre . quand ils pleuvait ça sentait le velours mouillé de leurs costumes, parfois le tabac...je me demander aujourd'hui pourquoi c'était toujours propre...si c'était maintenant, certains yauraient uriné, il y aurait des mégots, des bières vides au sol...dans ma tête, à la loghja on pouvait dormir ou manger, c'était un coin civilisé ! moi je surveillais les sorties des grosses araignées marron d'entre les trous des pierres et je voyais qu'elles ressemblaient à de la terre en entendant des noms familiers comme De gaulle, Danzig, le plan terrier..."
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Message  penserosu le Dim 9 Mai - 1:00

Raymond Mei Aujourd'hui à 14:50


Désirant apporter ma pierre à l'édifice pour ces échanges sur "Les lieux de l'enfance", je joins un petit extrait de mes notes sur mon enfance. Celui de ma première école à la Citadelle de Bastia.
A bien des égards, cet épisode particulier de notre existence a certainement contribué pour une large part à nous forger une force de caractère indispensable pour passer du cap de l'enfance à celui de l'adolescence, puis de l'adulte.

2- Premières années d’école
Plus jeune, jusqu’à l’âge de six ans environ, je n’ai pas connu cette « corvée du soir ». A l’époque le logement que nous occupions nous suffisait, car la famille n’était pas encore au complet, bien qu’à cet âge, nous étions déjà trois ou quatre frères…Il est vrai qu’il était plus accommodant qu’aujourd’hui de vivre à plusieurs. Compte tenu du nombre élevé de familles nombreuses, nos parents n’avaient pas toujours le choix pour se loger dans un vaste appartement. Et même si les souvenirs demeurent assez flous, nous n’avions pas trop conscience de ces problèmes d’espace.
Dès l’âge de trois ans je fréquentais l’école maternelle toute proche de notre domicile au point de m’y rendre tout seul. Elle était située à moins de cent mètres à peine … il suffisait de longer deux bâtiments pour se retrouver devant la porte d’entrée où aucune inscription ne laissait présager qu’il s’agissait d’un établissement scolaire. Je m’y rendais fièrement avec une toute petite valisette bleue en carton juste suffisante pour y accueillir une petite ardoise, un chiffon, des bâtons de craie et l’indispensable goûter pour tenir jusqu’à l’heure du déjeuner.
Côté cour un large préau donnait sur un magnifique panorama : à gauche, le Vieux port de la ville et tous ses petits bateaux colorés avec en deuxième plan le port de commerce qui, à mes yeux, représentait le bout du monde. En face, la mer Tyrrhénienne d’un bleu profond avec sa longue ligne d’horizon parsemée d’archipels célèbres tels l’île d’Elbe, résidence éphémère d’un certain Napoléon dont j’ignorais encore son existence, les îles toscanes de Monte-Cristo, chère à Alexandre Dumas (qui me donnera l’occasion de rêver quelques années plus tard) et de Pianosa qui servait de pénitencier. Enfin, à droite du préau, l’immeuble où nous habitions, presque à portée de mains.
Les paquebots de l’époque avaient pour nom : le Ville d’Ajaccio, Commandant Quéré, Chanzy, Cyrnos, Sampiero Corso… A chaque départ de l’un d’eux je ressentais une forte émotion tant il représentait une complète évasion. Au fur et à mesure que le bateau disparaissait, je rêvais de pays lointains dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
A la question : « jusqu’où vont les bateaux que l’on voit partir tous les jours ? » ma mère répondait : « Ils rejoignent le Continent de l’autre côté de la mer… ». Cet « autre côté » qui représentait l’inconnu me fascinait et j’aurais l’occasion de raconter plus loin mon premier voyage en bateau.
Il doit être peu fréquent qu’une cour d’école donne sur un site aussi grandiose. Mais pour autant nous avantageait-il en quoi que ce soit dans les prémices de nos chères études ? A l’évidence tel n’était pas le cas ; sinon nous aurions tous été des surdoués, voire de futurs génies de la dimension d’Einstein…
A l’heure de la récréation nous occupions le préau et très souvent j’apercevais mon père juste en dessous, près des remparts, ou bien s’affairant à des tâches diverses tout en sifflotant des airs connus de l’époque. Sa présence avait un effet rassurant. Il affichait constamment un air serein et ne manquait jamais de m’adresser un petit signe de la main signifiant : « ne t’inquiète surtout pas, je suis là ! ».
Ces trois années d’école maternelle pour lesquelles je n’ai gardé que peu de souvenirs se passèrent sans anicroche. Je m’étais adapté à cette vie bien régulée, l’école et la vie de famille.
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jardin d'enfance, par Marie-Hélène Ferrari

Message  penserosu le Dim 9 Mai - 1:02

jardin d'enfance
Marie-Hélène Ferrari Aujourd'hui à 18:39


Le jardin de ma grand-mère, sur les dernières semaines d’Aout, juste avant que la rentrée devienne une dure réalité, quand le regain reprend la nature en main, teintant de vert tout ce que l’été avait jauni. Fraîcheur subtile qui rappelle que c’est la fin d’une saison, pas encore désagréable, odeurs exacerbées, époque des fruits dans les arbres, et des robes qui deviennent trop petites. Goût des crocodiles en gélatine, 5 cts l’un, que je mangeais à tout petit morceau. Un vieux carnet agenda à couverture en cuir, qui a déjà servi et où sporadiquement je retrouve entre les lignes que j’y inscris les traces de la vie d’une autre, ma mère, je l’ai su plus tard. Stylo « fontain pain » couleur sang de bœuf, avec un filet or, et levier et caoutchouc à l’intérieur, plume en or, volé dans le bureau de mon grand-père, en dessous de la photo de la cousine barbue. Couverture recouverte de mes trésors, sur laquelle se balade une fourmi que je regarde de si près qu’elle me pique le nez. Vie de Sainte Machin Chose qui a été violée, torturée, traînée par les cheveux et autres sévices dont je fais mes délices, en douce bien sûr, elle est si sage cette enfant. La cloche de l’église dont je compte les battements, sans m’en rendre compte, et l’ombre du noyer, pile sur moi à cinq heures, après il fera humide et froid. Le moche emmêlé, stupide et puant mouton qui bêle derrière le fil de fer ,tais-toi crétin, va te faire rôtir, il le fera, je n’aime pas le gigot. En ouvrant Proust, à la recherche de… impression que nous avions vécu sur les mêmes terres, les mêmes rêves et lu les mêmes livres. Il faut s’habiller, laver la terre et le vert de l’herbe, aller à l’église, je pense à Sainte Machin Chose en voyant les statues tripes à l’air, air d’extase… Le stylo est dans ma poche, il me procure un sentiment de contentement.
Je l’ai encore.
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suite (raymond Mei)

Message  penserosu le Dim 9 Mai - 1:03

Raymond Mei Aujourd'hui à 18:51


J’ai gardé un excellent souvenir de cette école à laquelle j’ai consacré une bonne partie de ma jeunesse soit une dizaine d’années.
Force m’est de constater que j’aimais cette atmosphère scolaire, l’odeur particulière de la salle de classe, de l’encre, des cahiers et porte-plumes. Deux élèves par banc, les encriers étaient parcimonieusement remplis une fois par mois. Et tant pis pour nous si nous le vidions avant. Les buvards multicolores avaient un rôle considérable. Ils nous permettaient d’éviter les grosses tâches. J’ai souvenance des cahiers à double ligne où l’on essayait d’apprendre à former nos premières lettres. Les « maîtres » avec leurs blouses grises galvanisaient mon attention. Les tableaux et la salle de classe me paraissaient immenses.
Je dois avouer qu’aimant particulièrement la lecture il ne me fallu guère de temps pour lire correctement. J’ai profité de mon année de cours préparatoire pour parfaire écriture, lecture et calcul.
La soif d’apprendre facilite la tâche. A l’issue de cette première année je m’apprêtais à entamer le cours élémentaire sous les meilleurs auspices quand le sort en décida autrement.
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Re: enfance et jeux (copié/collé)

Message  penserosu le Dim 9 Mai - 1:03

penserosu Aujourd'hui à 23:21


Là on veut la suite ! Quel est cet événement qui semble capital ? Vous nous faites un coup à la Eugène Sue !
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Re: enfance et jeux (copié/collé)

Message  penserosu le Dim 9 Mai - 1:04

Raymond Mei Aujourd'hui à 23:43


Je ne peux pas donner la suite, hélas, car là ou il y a Eu...gène, il n'y a pas de plaisir.
En fait, c'est une longue histoire qui ne pourrait-être racontée que sur tout autre support bien plus spacieux.
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Re: enfance et jeux (copié/collé)

Message  penserosu le Dim 9 Mai - 1:04

penserosu Aujourd'hui à 23:55


nous patienterons donc (mais sur le grill !)
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le sac

Message  jeanne-marcelle le Dim 9 Mai - 1:40

ce sera court ! c'tait un très petit espace, celui d'un sac noir avec fermoir au son sec , qui aurait pu briser un doigt d'enfant, refermé souvent nerveusement par ma grand- mère. Dans cet espace, cette boite en cuir qu'elle trimballait dès qu'elle quittait sa maison, des choses mystérieuses : des images pieuses, Jésus "le pauvre", un marron pour ne plus avoir mal je ne sais plus où, un chapelet en plastique bleu, une photo de grand-père, un mouchoir, un flacon d'eau bénite qui a la forme de la statue de la vierge à Lourdes pour "on ne sait jamais" et toujours un gros billet, bien plié, posé dans un petit porte monnaie en cuir noir si doux, si souple ! ne pas oublier un bonbon en menthe comme glacée, blanc poudreux dans son sachet pour si quelqu'un la faisait monter quelque distance en auto...un monde là dedans !

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Émotion

Message  Marie-Hélène Ferrari le Dim 9 Mai - 2:20

Vous, c'est décide , je vous aime
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A piastrè !

Message  Raymond Mei le Dim 9 Mai - 2:44

Gosses, nous envions les "grands" qui jouaient aux boules...avec de vraies boules. Le bruit sec du métal venant frapper une autre boule, retentit toujours dans mes oreilles. Les applaudissements suivaient. Un bon "tireur" de boules était à nos yeux un être exceptionnel. On le vénérait, on le touchait...tel un dieu.
Pour les imiter, nous prenions une petite pierre en guise de cochonnet. Quant aux boules, nous les remplaçions par des "piastrè", des pierres plates et lisses, de la grosseur d'une main, rondes de préférence. Et le tour était joué! Bien sûr, impossible de "frapper les boules", de "faire un carreau".
Qu'importe ! Nous rêvions d'être de vrais tireurs. Et tant pis si les "piastrè" se cassaient au contact l'une de l'autre. Nous pouvions les remplacer à volonté.

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Re: enfance et jeux (copié/collé)

Message  penserosu le Dim 9 Mai - 20:21

il y aurait sans doute de quoi faire un livre, rien que sur les jeux !
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osselets

Message  Marie-Hélène Ferrari le Dim 9 Mai - 20:29

Il m'arrive ces derniers temps de faire des pieds de cochon, paquets, ou pannés, en vinaigrette. Chaque fois que je débarasse les assiettes, je me revoie dans la cour, non loin des grilles qui entouraient les arbres, un marronnier et ce que nous appelions un "poil à gratter", à cause de ce que nous sortions des gousses qui y poussaient. Nous étions cinq, et nous posions les os de pieds de cochon sur la surface de notre main, nous les lancions et retournions la main, pour les récupérer côté paume, et puis encore dans l'autre sens. Au début ils étaient bien blancs, et puis avec le temps, un peu éclatés et dégoutants. Un jour on m'en a acheté en plastique ou en plomb, je ne me souviens plus. Ile n'étaient pas aussi bien. Nous avons changé de jeu. Quand j'ai dit à mes filles que je jouais avec des os de pieds de cochon, elles ne me croyaient pas, pourtant que de belles parties. Et si la maitresse confisquait, ce n'était pas une affaire. Un jour nous avions mis un osselet entre la chaussure et la semelle d'un "lèche cul", il a mis du temps à comprendre, c'était trop drôle. AU dessus du mur de l'école il y avait une affiche avec un énorme bébé obèse et rose, bébé "cadum", je vois os dans l'assiette, je pense a Bébé Cadum, et au poil à gratter
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Corvée de lait

Message  Raymond Mei le Dim 9 Mai - 22:04

Parmi la multitude d'anecdotes ayant trait à mon enfance, j'ai le souvenir impérissable de celle qui consistait à aller chercher immuablement le lait chaque jour, dans la soirée. Il s'agissait de lait frais emmené dans de gros "stagnaroni" ( seaux en fer) sur le lieu de vente, "u magazinu", situé " I giardinè" (comprendre "Place Guasco", à la Citadelle).
Le lait arrivait aux alentours de 19h. Il était versé dans une grande cuve pouvant contenir plusieurs "stagnoni".
Mes parents nous confiaient cette tâche à tour de rôle avec mes frères. Je partais toujours une bonne heure avant, déposais le petit "bidone" de fer (recouvert d'un couvercle relié par une chainette), à l'intérieur du "magazinu", dans un grand évier en pierre, où trônaient une bonne vingtaine de ces petits "stagnone". En attendant l'arrivée du délicieux breuvage, nous jouions sur la place. La plupart du temps au foot. Certains soirs, les parties étaient si prenantes, qu'on oubliait notre mission.
Ainsi, quand nous réalisions qu'il faisait nuit et qu'il était donc très tard, nous foncions dans le "magazinu" pour constater...qu'il n'y avait plus de lait. La commerçante, prénommée Antoïsa, nous lançait " Ghjé avà chi si vène ! ".
Confus et honteux, comme le corbeau dans la fable, nous constations les dégâts. Bredouilles, le trajet du retour n'était pas assez long pour essayer de trouver les arguments afin ne pas trop subir la colère de nos parents.

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Re: enfance et jeux (copié/collé)

Message  corseetzen le Dim 9 Mai - 22:14

vraiment ? je suis fan ! vous êtes de grands conteurs, tous !

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U fugaré

Message  Raymond Mei le Dim 9 Mai - 23:43

Les feux de la St-Jean. Ah ! quels souvenirs magnifiques !
Nous commencions, petits et grands, à charrier toute sortes d'objets hétéroclites pour alimenter notre "fougaré" de Terranova, près de deux mois à l"avance, soit début mai.
Nous le souhaitions le plus grand, le plus beau de tous. Les plus renommés étaient ceux d' "A Marina", du "Merca", de "San Ghjisè"...
En règle générale, nous nous déplacions en "bandes" pour mieux marquer notre passage et donner une impression de force.
Nous nous proposions de "rendre service" aux gens en vidant caves, greniers ou tout autre entrepôt susceptible d'avoir de la matière à brûler : sommiers usagés où pointaient des ressorts, meubles bancals, chaises boiteuses ne comportant que deux ou trois pieds, caissons troués, tables cassées, pneus lisses... et une multitude d'autres objets. Nous étions preneur de tout ce qui brûlait, de préférence en bois. Ce "modus vivendi" arrangeait tout le monde.
Un jour, nous faisions le forcing au Monoprix, situé à l'époque sur le boulevard (A traversa). Quand on nous donna enfin l'ordre de ramasser tous les cartons vides, un, plus lourd que les autres, contenait, à notre grande joie, plusieurs tablettes de chocolat. Le partage ne tardait pas. Hélas, il s'agissait de denrées périmées qui nous occasionnèrent des maux de ventre terribles.
Nous stockions minutieusement notre "trésor" à proximité, dans un vieil immeuble en ruines appelé "A casaccia" (qui a été rasé depuis) vide de tout occupant. Cette précaution nous évitait de nous faire brûler notre "fougaré" bien avant l'heure par les enfants de Terravecchia comme cela avait été le cas une fois. Je passerai leur nom sous silence mais ils se reconnaîtront s'ils lisent ces lignes et doivent savoir que nous nous sommes vengés depuis.
Le soir, nous faisions le gué devant l'immeuble. Nous commencions à déballer notre butin seulement trois jours avant le 24 juin. Un travail de titan. On déposait les plus grosses "prises" sur le sol, en formant un grand cercle. Puis, au fur et à mesure on entassait par-dessus les objets plus petits. Le tout formait une pyramide impressionnante de plusieurs mètres de hauteur.
Une dame du quartier, une couturière, Angela Cavatta, certainement un surnom, était préposée à confectionner "tumaginu", un personnage fait de chiffons qu'elle habillait savamment bien. Il était assis sur une chaise et nous le promenions une semaine avant le feu dans toute la ville. Un jour, les gars de la Marine nous l'avaient jeté à l'eau.
Le jour J, le 24 au soir, les plus habiles d'entre-nous plaçaient "tumaginu" tout en haut du "fougaré". Exercice plus que périlleux qui consistait à grimper sur tous les objets jusqu'à atteindre le haut de la pyramide. "Tumaginu" vivait ses dernières heures. Ce dernier jour était aussi le moment où nous préparions des lances avec des manches de balai se terminant par des chiffons maintenus par du fil de fer.
Quand les neufs coups de cloche de Saint-Jean sonnèrent, nous étions une bonne vingtaine, entourant notre "fougaré" que nos lances allumées avaient tôt fait d'embraser.
"Tumaginu", pris dans les flammes ne tarda pas à vaciller et disparaître. Une chaleur intense nous obligeait à reculer de plusieurs mètres. Dans les immeubles environnants, les riverains inondaient leur balcon à grande eau et se barricadaient, de peur que le feu ne pénètre chez eux.
Nous restions jusqu'aux dernières flammèches, tard dans la nuit.
Le "fugaré" avait vécu.

Raymond Mei

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reçu le 11 mai 2010 : "enfance"

Message  penserosu le Mar 11 Mai - 13:00

de Franck

« c’était en 62 ; on a débarqué à Marseille, rue du Dragon, chez ma grand-mère, parce qu’on ne pouvait plus habiter notre maison d’Aubagne que le fils de notre propriétaire avait voulu récupérer pour lui. ça avait été difficile de passer de 5 grandes pièces à l’entassement dans 3 petites, sans vue, sans extérieur ! Mamo était contente , elle nous avait : sa fille, son gendre qui en plus partait tôt le matin et ne rentrait que vers 8 heures, ses petits enfants, i so « zuccarucci » (ses petits sucres)comme elle disait.
Un jour on est rentrés d’avoir fait les courses dans le quartier de la Préfecture et on a senti une drôle d’odeur ! Mamo en allumant son four avec une feuille de papier enroulée pour pouvoir atteindre la tête de gaz avait eu un retour de flamme qui avait brûlé une partie de son peignoir en nylon, sa mèche de devant et surtout, ses cils et ses sourcils ! Elle n’avait rien eu, elle en était joyeuse, elle riait « le contre coup », disait-elle . Pour qu’on cesse de la regarder comme une bête curieuse, elle a pris du noir de charbon (les restes de la feuille) et a donné à son visage de clown lunaire un air encore plus étrange, se dessinant des sourcils placés anormalement haut au dessus des yeux ; je ne la reconnaissais plus ! J’avais 6 ans, j’étais un petit garçon sage et je n’aimais pas les fantasques, ceux dont aujourd’hui il m’arrive de rechercher la compagnie, ceux qui sont capables de gérer sans se désespérer toutes les situations, bien ou mal, mais du mieux qu’ils le peuvent, sans plaintes inutiles…Ma grand-mère savait distinguer ce qui compte, le cadeau de ne pas avoir péri brulée et pour le reste, peu importe ! »
Franck
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A casetta

Message  Raymond Mei le Mar 11 Mai - 14:47

Enfants nous adorions, l'été, faire des cabanes. Le lieu s'y prêtait admirablement à la Citadelle. Celle que je construisis avec deux amis contre un angle droit du rempart qui formait ainsi deux côtés de notre "casetta", représentait bien davantage que notre demeure. Notre château, notre palais.
Elle était constituée de planches de bois "empruntées" à un menuisier de "Piazza d'è" (Place d'Armes) tout heureux de se débarrasser de ces déchets. Nous n'avions aucun mal à trouver des clous. Il suffisait de les chercher à même le sol. Même rouillés ils faisaient parfaitement l'affaire. Une grosse pierre bien compacte remplaçait astucieusement le plus efficace des marteaux.
Nous prenions soin d'effectuer une ouverture en guise de fenêtre. Une toile de jute coupée "sur mesure" faisait office de persienne et de porte d'entrée.
Le toit était fait de branchages mêlés de tôles ondulées. Un caisson de bois servait de table. De grosses pierres plates nous permettaient d'avoir des sièges "incassables". Si rudimentaire qu'il fut, ce mobilier faisait notre bonheur.
Sous peine de voir notre cabane partir en fumée par un acte malveillant de garnements effrontés, nous surveillions à tour de rôle jusqu'à tard dans la nuit. Les jaloux ou autres "sgaiuffi" ne manquaient pas.
Souvent, à l'heure du déjeuner, nous empruntions assiettes et couverts en plastique à nos parents pour un repas pris en commun dans notre "casetta". Ces derniers, bien contents de passer un bon moment tranquille, nous concoctaient un "menu" sur mesure dont on appréciait toute la saveur.
Nous venions d'inventer la résidence secondaire en communauté.

Raymond Mei

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à lire : de Marietta, de Lucca (Italie)

Message  penserosu le Mer 12 Mai - 0:12

De Marietta (Lucca, Italie)
Quand j’étais enfant mon grand père racontait comment son père était venu en Corse tout jeune . Cette histoire nous plaisait tant que nous exigions toujours la même : c’était notre roman familial : donc mon arrière grand-père, il a 15 ans, pas d’argent, beaucoup de frères et sœurs et il part avec une bande d’hommes d’ici pour faire des charbonnières en Corse. Il n’avait jamais quitté son village, sa famille. Il vivait je ne sais plus où en Corse et tous les hommes travaillaient très dur en espérant ramener de l’argent dans la famille, même s’ils n’étaient pas beaucoup payés. L’hiver était froid et le travail ne manquait pas : Noël loin de chez eux, c’était triste ! il y en avait qui avaient des enfants en Italie…Ils ont essayé d’arranger un peu leur cabane, ils ont lavé leurs habits comme ils ont pu parce qu’ils avaient décidé d’aller le soir à la messe du village le plus proche, où ils connaissaient un italien qui les hébergerait dans la pièce de maison de son employeur qui le logeait . Mais il fallait garder la cabane, avec leurs outils, leurs souvenirs, leur peu d’argent…toutes leurs richesses et ils avaient appris en discutant avec des gens du coin qu’un bandit, Suzzoni, sévissait dans la région : ils décidèrent de laisser le plus jeune, mon arrière grand-père, pour surveiller . Ils ne rentreraient que le lendemain matin et le laissèrent, la peur au ventre !
Dans la nuit, on tapa très fort à la porte ; la voix était menaçante et mon pauvre arrière grand-père tremblait comme une feuille . Il avait été réveillé en sursaut et la voix ordonnait qu’on ouvre. Il se dit qu’il ne pourrait résister toute la nuit et ouvrit après s’être signé : devant lui , un homme grand avec une tête à épouvanter les plus courageux ! L’air mauvais, vraiment ! Il poussa mon aïeul, entra, s’assit sur le petit banc et dit en corse « ce soir, c’est Noël ; il faut se conduire en chrétien ». Il avait apporté quelques provisions, du vin, des oranges, du pain et il invita le jeune homme à s’asseoir et à veiller avec lui. Ils parlèrent longtemps, rirent même et il lui dit son nom et pourquoi il avait pris le maquis. C’était Suzzoni et quand il partit au matin, il déclara que cela faisait longtemps qu’il n’avait pas passé une soirée de Noël aussi bien. Il était courtois, amical et mon arrière grand-père n’en revenait pas d’avoir eu cet homme si recherché, réputé pour sa cruauté, auprès de lui toute la soirée, dans à peine quelques mètres carrés !
Quand il racontait cela à sa femme et ses enfants, tout le monde tremblait ; ses enfants aussi l’ont raconté et quand je veux endormir un des miens, ou qu’on me demande une histoire, je raconte à mon tour « Suzzoni et la nuit de Noël » : j’aimerais savoir plus sur lui ; si vous le connaissez de nom, vous pouvez dire à Musanostra qui me transmettra. »

Marietta , mai 2010
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merci pour vos textes

Message  penserosu le Mer 12 Mai - 8:57

nombreux messages de lecteurs qui aiment vos textes ! il n'y a pas de contraintes , tout le monde peut écrire son texte sur le forum ou nous l'adresser à amusanostra@gmail.com
Nous les placerons tous peu à peu sur le site de musanostra ( www.musanostra.fr) car tous ont une force d'évocationremarquable et nous ramènentà des événements, des dates clés...
un regret : pas de poème ; mais ça viendra, nous en sommes sûrs !
poursuivez votre riche oeuvre !
bonne journée .
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l'anthropophage

Message  Marie-Hélène Ferrari le Ven 14 Mai - 21:02

Élevée par mes grands parents, je devais être silencieuse et obéissante, malgré une nature de chèvre. Souvent ma grand-mère s'énervait, et me menaçait. Ses deux aides quand cela allait mal étaient les gendarmes et l'anthropophage. Elle m'en tançait et m'en parlait de telle manière que les deux me terrorisaient. UN jour pour une raison que j'ignore les hommes en képi étaient venus dans la maison,j'ai cru que c'était pour moi, je me suis cachée au grenier derrière des caisses et des parpaings. Il fallait monter par une échelle, et c'était difficile. Quand mes aïeules ont commencé à chercher, j'ai fait la sourde oreille, je croyais qu'ils voulaient me donner et qu'on me mette en prison. Rien n'y a fait. Pas de correction quand ils m'ont retrouvée, mais des moqueries cruelles. Mais je craignais encore plus l'anthropophage. Il s'agissait d'une vieille dame qui squattait une maison qui ne lui appartenait pas et dont les vitres et les portes avaient été cassées pour qu'elle parte. Elle restait. Pauvre entre les pauvres. ON me disait qu'elle mangeait les enfants après les avoir fait cuire. Je hurlais en la voyant. Cette dame a vécu jusqu'à mon adolescence, et je l'ai croisé à cette époque, triste silhouette noire et squelettique. Elle me faisait toujours peur.
Je crois qu'on n'élève plus les enfants de cette manière, et tant mieux. Ces fleurs, les gueules de loup poussaient devant la maison de l'anthropophage, ma grand-mère me disait qu'elles entraient dans la composition de ses mixtures, et qu'elles étaient dangereuses, je les croise toujours avec répugnance.
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Reçu le 14-10 de Pauline

Message  penserosu le Jeu 14 Oct - 20:20

Pauline Vittori. Eté 2010
MERTÌ ET MARTINE
« Mertì ! o Mertì », dans la forme du vocatif. Sinon « Martine » en français. Mais ce n’était pas la langue que l’on pratiquait dans la maison.
Elle était « Martine » pour l’état civil, née Giacobbi, d’une mère également née Giacobbi, épouse Mariani. Pour les deux petites filles « Mammò ».
Deux noms de famille très répandus dans le canton de Venaco. Les noms sont des lieux dans l’île.

« Piou ! Piou ! Piou ! », Mertì était au poulailler et appelait ses poules. Quand il y avait des poussins, et malgré le splendide coq agressif qui attaquait les mollets des intrus, sa petite-fille de trois ans qui reniflait tellement et pleurnichait sans cesse l’accompagnait.
Martine, la gamine, ne fut jamais « Mertì », encore moins « O Mertì ». Elle était Nanie.
Dans ce monde d’adultes pressés, occupés, personne n’appelait jamais les deux gamines, quand leurs noms résonnaient c’était pour signifier qu’elles étaient sur le passage et qu’elles gênaient. Toujours en corse. Elles n’entendaient pas les mots, non, mais les tons et les intonations, oui : une voix ça dit plus qu’un mot. De sorte que Nanie se réfugiait dans un angle de la pièce et Pauline fuyait dans la rue.
Plus tard Nanie redevint Martine, son mari s’y employa ; pour le docteur en médecine qu’elle était cela faisait plus sérieux.

Il y avait une sorte de connivence tacite entre Mertì et Martine, une sorte de rapport affectueux sans la moindre démonstration : pas de caresse, pas de petits mots gentils, pas de gâterie. Cependant elles se ressemblaient dans leurs comportements discrets et dans leur mutisme comme si parler c’était déranger.
Dans le poulailler, Nanie, en enfant maladroite qu’elle fut, trébuchait et pleurnichait, Mertì jetait un œil et continuait, sans mot dire, l’inspection des cages où pondaient les poules : un, plus un, plus un, etc… Elle montrait les œufs à la gamine, elle les déposait dans le grand tablier noir qu’elle avait relevé et plié en pinçant les bords à la taille. Mais Nanie attendait le moment où Mammò lui mettrait dans la main un poussin.
Quelque chose de joyeux se passait alors, Nanie sautillait de plaisir et mêlait ses cris de petit animal surpris au piaillement du poussin. Une joie communicative : la petite boule de plumes jaunes chatouillait la main de la fillette qui riait en regardant, reconnaissante, la femme silencieuse qui riait de tous les petits sillons de son visage prématurément vieilli.
Courts moments de tendresse.
Joies enfantines partagées.
Histoire muette d’une complicité.
Est-ce pour cette familiarité que Mertì avait avec ses poules qu’on lui avait donné le surnom de Ciuciolla ? Za Ciuciolla.

On remontait, avec précaution, le tablier plein d’œufs et Nanie avec un seul dans ses doigts serrés. Zù Pà était là. Sa voix et ses pas lourds qui faisaient craquer les larges planches de châtaignier précédaient sa haute et large stature.
Mertì rangeait ses œufs, attisait un feu habituellement moribond, il faisait glacial dans la grande pièce toujours ouverte sur la rue. Elle s’installait près de la fenêtre qui donnait sur la vallée vers le Vecchio et le Tavignano, noires vallées profondes que l’on devinait seulement, tellement elles étaient écrasées, enfouies dans les chaines de montagnes qui rejoignaient le ciel.
On juchait l’enfant sur une de ces chaises hautes de bébé avec un plateau qui, rabattu, l’emprisonnait. Là elle pleurnichait avec application, en tournant les pages de quelques numéros de la « Semaine de Suzette ».
Ces pleurs faisaient comme une cantilène qui ne gênait personne. Que demander d’autre à une fille ? Rien. Sinon d’être, un jour, une femme pour faire des enfants, des garçons de préférence, et d’être efficace pour seconder son mari.

Pourtant Mertì n’était pas la femme effacée qu’elle laissait paraître.
Ce fut elle, malgré le mari, qui fut la complice efficace de ses trois filles quand elles voulurent se marier.
Pour l’aînée, elle conduisit elle-même le cabriolet, au bout du village, à l’abri des regards, grâce à quoi Russina put faire « scappetta » avec l’élu de son cœur.
Ce fut elle qui permit que la troisième fille épousa le beau cavalier de Piedicorte alors que les familles avaient « arrangé » le mariage avec la deuxième.
Elle encouragea cette dernière à se marier sur le tard malgré le père qui avait mis un véto farouche car il avait besoin d’elle pour la bonne marche de ses affaires.
Tout le voisinage connaissait Zù Pà, ses emportements et son opposition au départ de ses filles. Tout le voisinage attendait ses esclandres. Rien ne se passa. Mertì opposa son calme et sa détermination à soutenir ses filles. Elle ne craignait ni les hommes ni les éléments.
Quand, un hiver, la neige avait dépassé un mètre de hauteur et que son mari, à la nuit n’était pas rentré de la propriété du Fiuminale, elle enfila des chaussures d’homme, des vêtements d’homme, s’enveloppa dans des grands châles noirs et avec une lampe tempête partit à sa rencontre sur la montée de Nuceta. A deux, ils dégagèrent la charrette qu’elle poussa jusqu’au village.
« Cumu, cumu ? Senza dì nunda à nimu ? »
Eh oui. Sans rien dire.

Quelle neige !
Quel froid !
Quel silence quand tombait la nuit !
Quel ciel immense !
Que d’étoiles !
Quelle manie, tous les matins, avait sa mère de les tirer du lit et d’ouvrir grand la fenêtre !!
Un air s’engouffrait dans la chambre, il avait la couleur bleue du ciel, l’odeur de la glace et le son du torrent en crue.
Nues et debout sur le lit il fallait boutonner les minuscules boutons aux minuscules boutonnières d’un corset : « Pour se tenir droite ! ». On tremblait de froid. « Allez pas de chichis ! ».
Et il fallait avaler la cuillérée d’huile de foie de morue : « C’est bon pour la croissance ! ».
Nanie courait la vomir. « Tu vois bien qu’elle la crache ! Alors à quoi ça sert ? ». « Tais-toi ! C’est un fortifiant ! ».
Ainsi commençait pour Nanie sa journée. Seule toute la journée, sa sœur allait à l’école et avait ses camarades de jeu. Elle regardait l’agitation autour d’elle, sans jamais y participer et sans jamais rien demander. En pleurnichant elle rappelait aux autres qu’elle existait.

Ainsi commença l’éducation d’une fille.
Qui fit d’elle une femme énergique, bosseuse ; têtue et obstinée comme ses pleurs d’enfant jusqu’à l’intolérance, dans ses choix de vie, dans ses options politiques. Elle eut des responsabilités majeures à une époque, pas si lointaine, où une femme à un poste de direction c’était une solution temporaire, ou bien une concession démagogique à un féminisme paternaliste.
Elle avait une parole véhémente, qui froissait ses interlocuteurs. Etait-ce la revanche de la femme libérée qu’elle devint sur la petite fille ignorée qu’elle fut ? Peut-être ?

Parfois, pendant les réunions familiales du mois d’Août, à Piedicorte di Gaggio, alors qu’elle oubliait les soucis de sa fonction, elle semblait comme absente. Ses regards étaient ailleurs, doucement, elle confiait à son voisin ou voisine de table : « Ce ciel ! Comme il me manque à Paris ! ». Elle souriait. A qui ? A elle ? A ces cieux des hivers du pays de sa mère où elle apprit la force des silences ? C’est possible.

Quelle neige il y eut pendant ces hivers de notre enfance !
Quel froid avec toute cette glace partout où l’eau suintait ! La fontaine en face de l’école ne coulait plus, la gueule du mascherone muette était bouchée par un tube de glace qui, chaque jour, s’allongeait un peu plus.

Quelle lumière ! Même là où le soleil ne donnait pas.
Quel silence !
Sur le chemin de l’école, encore emprunté par personne, juste quelques petites touffes de plumes qui s’ébrouaient en quête de nourriture. Minuscules taches noires.
Le silence était troublé et accentué par le crissement de la neige quand nos pas s’y enfonçaient, comme un bruit de verre écrasé que nous seuls détections, dans une sorte de connivence avec cette immense tenture épaisse, protectrice et dominatrice. Puis nous poussions la grille de l’école en criant. Comme des sauvages.

Jamais plus elle ne ressentit cet appétit du monde…
Soudain, envahissant.
Il fait crier les enfants, de peur ? de plaisir ?
« Les enfants ça crie sans raison, juste pour entendre leur voix », disent les grandes personnes.
Qui n’entendent plus le ciel, les étoiles, la neige.
Qui n’écoutent pas les mille bruits de leurs silences.
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Re: enfance et jeux (copié/collé)

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